Alfredo alla Scrofa

Cet article est une parenthèse hors de la Toscane, direction Rome. Je l’intègre toutefois ici car son histoire a commencé à Florence, lors de la dégustation de Propostavini en février dernier.

Une histoire d'amour et de saveurs

J’ai rencontré Marco et Alessandro, directeur et sommelier, lors de dégustations à Florence. Je ne sais pas pourquoi, parmi des milliers de personnes, certaines connexions se tissent instantanément. Un regard ? Un mot lancé dans mon italien approximatif ? Une émotion partagée ? Une sincérité qui se ressent ? Une passion commune pour le vin et les bonnes choses, très certainement.

Quelques semaines plus tard, j’annonce mon passage à Rome. Alessandro s’empresse de fixer un rendez-vous. Il prendra même le service ce soir-là, pour que nous puissions partager ce moment ensemble.

Notre table est dressée sous l’alignement de photos en noir et blanc des illustres visiteurs qui ont foulé ce lieu. Alfredo alla Scrofa est une institution romaine depuis 1914, à quelques pas du Panthéon et de la Fontaine de Trevi. C’est ici que Alfredo di Lelio créa, par amour pour son épouse, une recette d’une apparente simplicité : des fettucine aux œufs frais, accompagnées de beurre et de parmesan. Ce plat mythique, les Fettucine Alfredo, a traversé l’Atlantique et inspiré jusqu’aux studios Disney, où un certain Linguini en est l’hommage dans Ratatouille.

Ce lien avec le cinéma prend naissance en 1920, quand Mary Pickford et Douglas Fairbanks - figures pionnières du cinéma et instigateurs avec un certain Charlie Chaplin de la cérémonie des Oscars en 1929 - passent à Rome lors de leur voyage de noces. Ils rencontrent Alfredo et tombent sous le charme. L’alchimie opère. En 1927, ils lui offrent même un présent aussi rare que précieux : une paire de couverts en or gravée « To Alfredo, the King of Noodles » avec leurs noms respectifs.

À peine installés, Alessandro nous accueille avec une coupe de Bollicine de Pinot Noir lombard. Une polpette de bœuf et sa sauce verte nous saisit au vol, un artichaut dans une simple robe d’huile d’olive nous plonge dans le goût brut de Rome. Puis vient la cuvée Lepanto d’Alberto Giacobbe, un Cesanese (cépage local) aérien, fruité, persistant.

Et arrivent les Fettucine Alfredo. Un chariot s’approche, le rituel de l’assemblage généreux du beurre et le crémeux du parmesan avec les fettucine se joue sous nos yeux. Je suis servie dans le plat de présentation, pour ne pas en perdre une miette. Les regards s’affolent, ma joie crépite. Alessandro me tend la boîte bleue contenant les couverts en or. Ce moment suspendu, où mes doigts saisissent un morceau de l'histoire. J’en oublie presque de goûter le plat, trop fascinée par l’éclat de ces couverts, symboles d’une romance éternelle.

En guise d’entracte à cette scène frémissante, l’Amaro Belfiore effleure notre palais. Sel marin, citrons et oranges siciliennes, herbes de l’Etna infusées : une caresse, une relance. Le dessert arrive : une brioche gonflée, aérienne, remplie de crème chantilly. Un nuage. Tout comme moi, portée par l’instant, à la manière de Mary Poppins flottant sur son nuage après avoir traversé un lac à dos de tortues.

Parce que les plus belles expériences dépassent le simple plaisir de la table, Alessandro me tend le livre d’or initié par Alfredo. Federico Fellini, Audrey Hepburn, Marilyn Monroe, Cary Grant, Ingrid Bergman, Brigitte Bardot, Alfred Hitchcock, Jimi Hendrix… tous y ont laissé une trace. Ce soir-là, sous l’emprise de l’instant, j’ai eu l’immense honneur d’y ajouter à mon tour une envolée de ressentis. 

Le vin possède peut-être ce pouvoir, digne d’un grand film hollywoodien : écrire des scénarios à l’encre des bouteilles, façonner des rencontres inattendues et nous faire savourer chaque scène comme si elle était la plus belle de toutes. 

Un grand merci, chers Marco & Alessandro, pour ce moment qui restera gravé dans mon livre d’or personnel.

Ristorante Alfredo Alla Scrofa, Via della Scrofa, 104/a - 00186 Roma

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